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Entre la France et le Piémont

Le château de Chambéry entre la France et le Piémont,

En 1598, le duché rencontra enfin son nouveau souverain le jeune Charles-Emmanuel I° qui mit ainsi près de 20 ans à revenir dans la vieille capitale de ses aïeux, en fait ce ne fut qu’un passage car le souverain s’empressa de gagner la France en 1599 pour poursuivre avec le nouveau roi Henri IV la négociation entamée par le traité de Vervins signé l’année précédente … , halte rapide à l’aller comme au retour car tout ayant échoué et la guerre ayant éclaté, il fallut se dépêcher de rentrer et essayer de résister (d’ailleurs vainement) à l’entrée de Henri IV en Savoie. Ce dernier n’eut aucune peine à s’emparer de Chambéry et à s’installer au château qui retrouvait une occupation comme quarante ans auparavant. Les quelques installations militaires réalisées par le duc n’avaient servi à rien, d’ailleurs il n’y avait personne pour résister au contraire, Chambéry se rappelle plutôt les « galanteries » du Vert Galant et même si celui-ci se répandit dans les hôtels de la ville, il n’en est pas moins certain que le château dut alors accueillir bien des hôtes empressés ou intéressés….

Même illusion, même désillusion en 1618, lorsque Chambéry reçut en grande pompe la jeune « Chrétienne «  de France (Marie-Christine), fille de Henri IV et surtout sœur du jeune roi Louis XIII dont le président Favre et (Saint) François de Sales étaient allés négocier le mariage avec le prince héritier Victor-Amédée, union fort désirée par le duc aussi versatile qu’hésitant, qui voulait ainsi rompre une génération d’hostilité  entre les deux dynasties de France et de Savoie et qui entendait ainsi se dégager du poids (très ou trop ) lourd de l’alliance espagnole. Cependant il y avait urgence à concrétiser cette union si utile et la jeune princesse ne put s’attarder ici tellement la cour avait envie de l’installer à Turin même en lui offrant au passage une somptueuse fête nautique au Mont-Cenis.

Onze ans plus tard, en 1629 on revit ici non pas le duc mais le prince héritier (futur Victor-Amédée I°) envoyé en Savoie avec sa jeune épouse pour traiter avec le roi de France Louis XIII et son terrible ministre Richelieu qui, exacerbés par les volte-faces du duc ont envahi la vallée de Suse par le Mont- Genèvre et qui menacent la Savoie , mais en fait rien ne put se faire, les Français refusant de participer aux pourparlers envisagés à Pont de Beauvoisin et Victor-Amédée a juste le temps de repartir en Piémont laissant le soin de la défense du duché à son frère Thomas de Carignan gouverneur de la Savoie qui n’en pouvait mais et qui s’empressa aussi de reculer devant l’offensive ennemie. Le champ était libre pour Louis XIII qui entra solennellement à Chambéry le 17 mai 1630. L’invasion française était vraiment devenue rituelle mais rien ne déboucha cependant de ce terrible été où non seulement la guerre mais la peste ravagèrent la région. Le duc Charles anéanti par tant de désastres mourut en juillet à Savigliano tout près de Cherasco où la paix fut signée en avril 1631 (sous l’influence de Mazarin mais aussi de la maladie de Louis XIII revenu à Lyon et de l’émotion suscitée par la « journée des dupes » qui avait secoué la cour du Louvre en novembre). Les Français reculèrent et renoncèrent au val de Suse et à la Savoie pour mieux se faire (enfin) garantir Pignerol qui leur offrait un remarquable moyen de pression directe sur Turin…. Chambéry s’était contenté d’ajouter une nouvelle fois un atout supplémentaire à sa fonction de relais de passage, celui d’un moyen périodique de chantage entre l’éternel ennemi français et le « parvulissime » (mais combien versatile) souverain de Turin…. Cette incertitude politique et diplomatique sur la Savoie explique l’ambiguïté du château, forteresse ou simple résidence officielle occasionnelle. Certes Emmanuel-Philibert avait eu une indéniable volonté de paix avec sa voisine française ce qui ne l’empêcha point d’entreprendre un vaste programme de forteresses de Rumilly (Sainte-Catherine) à Montmélian en passant justement par Chambéry, d’où l’indéniable intérêt militaire des batteries et des casemates construites sur la fragile façade sud entre les deux grandes tours « des archives » à l’est et des « armes » à l’ouest.

Les années passent, les rôles demeurent plus encore pour les lieux que pour les hommes. Dès le départ des Français, le duc Victor-Amédée avait supprimé le Conseil Suprême installé par eux au château et rétablit un Conseil d’Etat provisoire avant de restaurer de fait la Chambre des Comptes et le Sénat et remis successivement en fonction comme lieutenant général ses frères Thomas et Don Félix ( il n’avait d’ailleurs que l’embarras du choix du fait du nombre de bâtards laissés par son père). Le duc vint lui-même en 1634 installer son nouveau représentant et reprendre en main aussi bien la gestion fort difficile du duché alors que les relations avec la France sont toujours aussi pressantes.

La conjoncture s’aggrava encore après la mort subite et mystérieuse du souverain en 1637 ; Marie-Christine se retrouvant régente pour son fils le jeune François-Hyacinthe (d’ailleurs bientôt disparu) puis pour son cadet Charles-Emmanuel âgé seulement de quatre ans mais surtout bien seule face aux pressions de Richelieu soutenu par son frère Louis XIII et aux oppositions de ses beaux-frères Thomas et Maurice de Carignan soutenus par les Espagnols. D’où la crise de juillet 1639 lorsque pour plus de sécurité le jeune duc est discrètement transféré de Turin alors aux mains des Carignan, à Montmélian où le rejoint en août sa mère bien décidée à profiter de la loyauté des Savoyards. Elle ne vint que tardivement à Chambéry, estimant plus sûr de rester (au début tout au moins) dans le forteresse de Montmélian.

La ville a un château où, l’on voit sur la porte les figures du défunt roi Victor-Amédée et de Madame Christine de France son épouse comme les deux génies du pays avec les images de la prudence et de pudicité qui sont les deux ornements d’un prince pour son estat et d’une grande princesse pour rendre sa gloire immortelle dans la suite d’une belle postérité. Elle a aussi une Sainte Chapelle dont les bâtiments ne sont point achevés…. (Louis Coulon : l’Ulysse françois de voyage de France, de Flandre et de Savoye . Paris. 1643. )

En fait la duchesse se fixe en Savoie jusqu’en novembre 1640, date à laquelle Turin ayant été « libérée » des Carignan et des Espagnols, l’énergique souveraine peut y faire une solennelle rentrée laissant à Chambéry le témoignage du souvenir de son mariage mais surtout de sa reconnaissance en dotant bientôt la Sainte Chapelle d’une nouvelle façade et en protégeant la nouvelle église des jésuites (actuelle église Notre Dame) même si l’opinion avait été plus sensible encore aux fêtes et aux ballets donnés au château par la princesse bien décidée à ne pas renoncer aux plaisirs du monde et à profiter des talents de son ami et conseiller, Philippe d’Aglié.

D’ailleurs par prudence, la duchesse laissa encore quelques temps ses enfants à Chambéry jusqu’au règlement complet de la crise.

Une fois, le danger de Richelieu écarté et remplacé par la souplesse d’un Mazarin, la duchesse-mère, première « Madame Royale, selon le titre qu’elle s’était choisi pour entretenir ses prêtentions à une couronne royale, se tourna sans nuance vers l’alliance française, cherchant à marier une de ses filles avec le jeune Louis XIV d’où la célèbre rencontre de Lyon en octobre 1658 où la famille ducale se rendit en grande pompe mais réapparaissant bientôt après à Chambéry largement déconfite depuis la nouvelle du mariage espagnol du jeune roi. On eut pu croire que décidément le vieux château n’était utile qu’en temps de crise, cependant il n’en fut rien car la duchesse mère entendit laisser sa marque à un château qui lui avait été finalement fort utile. Puisqu’en 1663, on éclata de joie lorsque le jeune et beau duc Charles-Emmanuel II vint ici réaliser un mariage aussi émouvant qu’utile avec Françoise d’Orléans, fille de Gaston d’Orléans et donc nièce de la duchesse-mère et cousine germaine de Louis XIV. Le jeune époux était follement amoureux de sa « colombe d’amour » charmante et gracieuse (réussite sentimentale qui n’était guère vérifiée depuis des générations dans les unions matrimoniales des Savoie ) et sa mère pouvait triompher en même temps puisque la jeune fille était non seulement sa nièce mais aussi sa préférée bien docile et convertie aux volontés de cette femme éperdue de pouvoir et de puissance. Jamais le château n’avait été le cadre d’un tel enthousiasme et d’un tel luxe hélas sans lendemain puisque la jeune princesse mourut un an après en janvier 1664 laissant le duc d’autant plus seul qu’il avait perdu sa mère quelques mois auparavant. Finalement le duc n’avait guère connu de chance et Chambéry non plus …. Certes la raison d’Etat ne saurait donner trop d’importance aux sentiments et en en avril 1665, on eut juste le temps de quitter le deuil pour saluer la nouvelle duchesse Marie-Jeanne Baptiste de Savoie-Nemours qui arrive ici de Paris avec Madame de Vendôme. Deux cents gentilhommes à cheval suivent le président de la Pérouse pour aller accueillir leur nouvelle souveraine au pied de la montagne d’Aiguebelette leur nouvelle souveraine et l’amener à Cognin où les rejoignent les deux représentants du duc et une foule de voitures amenant les dames de Chambéry, On en est quitte pour assister seulement à une étape du convoi princier car la nouvelle duchesse se rappelant qu’elle a été souveraine du Genevois prétend d’abord se rendre en pélérinage à Annecy sur le tombeau de Saint François de Sales et c’est seulement quelques jours plus tard que revenant à Chambéry, elle rencontre enfin son nouvel époux tout juste arrivé de Maurienne. « Ils se remirent en un mesme carosse et vinrent au chasteau où S.A.R. la laissa dormir seule et s’en fut coucher en ville au logis de M. de Saint Mauris « Charles-Emmanuel II pourtant grand bâtisseur (ainsi le grand château de la Veneria Reale près de Turin) ne s’intéressa guère au château même s’il manifesta un évident intérêt pour l’aménagement du défilé des Echelles et de la route du Mont Cenis. Il ne l’oublia pas cependant et se trouva bien aise d’y loger la tumultueuse Hortense Mancini la nièce du ministre Mazarin qui avait fuit son mari en 1668 et était venue se réfugier à Chambéry dans l’espoir d’attirer l’attention du jeune duc qui la lit languir trois ans (de 1672 à 1675) au château sans lui permettre de venir le relancer à Turin pour ne pas irriter dangereusement sa nouvelle épouse l’énergique Marie-Jeanne-Baptiste de Savoie-Nemours…. Le château y gagna en réceptions, ballets, chasses et banquets où la jeune femme pouvait briller sans trop d’efforts jusqu’à ce que la mort du souverain et les réticences manifestes de la nouvelle régente et de son fils provoquent son départ vers l’Angleterre et de nouvelle aventures… Le château retombait dans sa léthargie, même la charge de gouverneur était supprimée de fait puisque elle était assurée la plupart du temps par un président des deux cours souveraines du Sénat et des Comptes.

Autre événement dix ans plus tard avec une toute autre conjoncture et surtout une autre femme d’un tout autre genre. Le jeune duc Victor-Amédée II subissait comme son père l’emprise de sa mère mais avec beaucoup moins de soumission d’autant que cette dernière, elle aussi très soucieuse d’une alliance française, envisageait de le marier contre son gré avec sa cousine Marie-Elisabeth du Portugal avec la perspective d’un établissement à Lisbonne qui ne pouvait lui convenir…. Déclaré symboliquement majeur à 14 ans en 1680, le jeune « rebelle » se proclama donc quatre ans plus tard, prêt à exercer le pouvoir d’où le licenciement « sans remerciements » de sa mère et le décision de gouverner « avec une obstination qui ne supporte pas la contradiction ». La première décision souveraine du prince fut son choix d’épouser sa cousine Anne d’Orléans, fille de Philippe, frère de Louis XIV, habile initiative qui semblait dans la suite de la volonté maternelle et de la politique profrançaise de son père, mais qui n’en marquait pas moins qu’il était bien décidé à ne pas se laisser imposer quoi et qui que ce soit et encore moins une épouse. L’affaire avait été promptement négociée tellement le duc entendait la régler sans attendre, il accepta donc sans discuter les exigences de Louis XIV et vint en mai chercher au Pont de Beauvoisin une princesse qu’il ne connaissait pas et qu’il s’empressa d’épouser quelques jours après à Chambéry où l’on commençait à prendre goût aux fastes nuptiaux de la dynastie. Sans s’apercevoir combien la grâce de l’époux était de pure convenance et la soumission de la nouvelle duchesse aussi évidente que sa réserve. Dans de telles conditions, il n’était pas nécessaire de perdre davantage de temps et les chandelles étaient à peine mouchées que la cour repartait à bride abattue à Turin, tellement le jeune souverain avait hâte d’exercer le pouvoir suprême sans contrainte comme il l’annonça bientôt dans son « mémoire pour le gouvernement de mon Etat ».

Fallait-il encore concilier les besoins intérieurs et extérieurs et la Savoie se trouva une nouvelle fois mêlée à l’antagonisme franco-piémontais manifeste en 1690 par la formation d’une « quadruple alliance » (Hollande, Autriche, Espagne et Savoie) contre la France et une nouvelle guerre où les troupes de Catinat attaquèrent en Piémont conjointement au général Saint-Ruth qui envahit la Savoie et parvint sans trop de difficulté à Chambéry le 12 août 1690 pour installer son quartier général au château. Alors que son collègue ravageait la campagne turinoise et y saccageait à plaisir les résidences ducales, il ne semble pas que le général français (qui n’était pourtant pas réputé pour sa mollesse et sa tendresse) se soit montré ici particulièrement dur et l’occupation étrangère pour être longue n’en fut pas moins assez tranquille jusqu’au départ des Français en septembre 1696. Bien sûr, on les vit partir avec plaisir, si modérés avaient-ils été mais la joie fut plus positive en octobre quand le château logea la jeune et rayonnante Marie-Adélaïde promise par le duc à Louis XIV comme épouse du duc de Bourgogne, petit-fils et héritier du « grand roi ». Elle n’avait que onze ans mais elle n’en charma pas moins pendant trois jours les Chambériens par son amabilité et son esprit.

L’histoire dit-on, ne se répète pas, il n’empêche que la guerre reprend en 1703 dans les mêmes conditions qu’en 1690, même absence de résistances des forces ducales, même facilité des Français pour envahir le duché aussi le 15 septembre, le maréchal de Tessé peut-il entrer sans coup férir à Chambéry avec douze cents hommes menés directement au château, il n’est jamais venu à Chambéry mais ayant négocié avec Victor-Amédée II en 1696, il n’en connait pas moins la situation du duché, d’ailleurs il laisse la place en décembre au raide et orgueilleux duc Louis de La Feuillade. Pendant dix ans, les Français restent ici d’autant qu’en avril, ils ont énergiquement repoussé une attaque des Piémontais arrivés jusqu’aux murs de la ville mais fragilisée par la capitulation définitive de la forteresse de Montmélian en décembre 1705 avant d’être démantelée. On n’apprécia guère à Turin de souffrir de mille maux durant le siège que les Français soutinrent ici pendant des mois en 1706 alors que Chambéry reposait dans le calme sinon dans la quiétude et la confiance. Dans l’été 1709, on crut à un renversement de situation puisque Victor-Amédée II put revenir en Savoie et reprendre Chambéry le 27 juillet mais hésitant et affaibli, il n’en profita pas, les Français le repoussèrent en vallée d’Aoste et réoccupèrent la Savoie encore plus exigeants qu’auparavant… et ce jusqu’en avril1713, au traité d’Utrecht qui rendit au duc ses pays et lui permit de revenir à Chambéry dès le mois de juin. Certes le château n’avait pas connu directement la guerre , il n’en avait pas moins, comme Chambéry d’ailleurs, souffert cruellement mais une nouvelle fois, on se contenta des apparences .

Savoie et Piémont

Face à une Savoie vénérable mais déclinante, le Piémont fort de la présence ducale ne cesse de se développer. Turin déjà forte de 80.000 habitants à la fin du XV° siècle s’agrandit en effet un siècle plus tard au moment où la plaine du Pô profite pleinement de l’essor du Saint-Gothard et de la confédération helvétique maintenant neutre et pacifiée. Face à une Savoie qui désespère de rester rurale, la Padanie se couvre de villes et de voies de communications routières et fluviales.

Décidément le vieux château ducal et royal de Chambéry semblait ne pouvoir sortir de la léthargie où l’histoire ne cessait de le plonger.

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